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À QUI PROFITE LA GUERRE?

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À QUI PROFITE LA GUERRE?

Message par Admin le Sam 7 Nov - 19:14

À QUI PROFITE LA GUERRE?
Luis Martinez*

Politique International, n° 79 - printemps 1998

Au tournant des années 1993-1994, la plupart des experts ne donnaient pas cher de la survie du régime algérien. Trois dangers le faisaient vaciller sur ses bases: la montée en puissance des groupes armés islamistes, La détérioration de la situation financière due au poids d'une dette colossale; et l'émergence d'une alternative politique avec la signature, à Rome, sous les auspices de la communauté de Sant'Egidio, d'une plate-forme réunissant les principaux partis politiques (FIS, FLN et FFS). Or, contre toute attente, le régime a tenu bon. La guérilla islamiste, aux portes du pouvoir en 1994, est aujourd'hui profondément affaiblie; à tel point que l'Armée islamique du salut - le bras armé du FIS - a lancé un appel unilatéral à la trêve, effectif depuis le 1er octobre 1997. Sur le plan financier, le gouvernement se voit décerner les félicitations du FMI pour avoir restauré les équilibres macro-économiques. Quant aux partis de la plate-forme de Rome, ils siègent à l'Assemblée nationale depuis les élections législatives du 5 juin 1997.

Mais ce début de normalisation politique se déroule sur fond de massacres. Depuis plusieurs mois, les bandes armées se réclamant du GIA font régner la terreur, entraînant l'Algérie dans une spirale d'atrocités. Dans un pays frappé par une paupérisation croissante, la violence est devenue un facteur d'accumulation de richesses et de prestige, voire un instrument de défoulement sexuel comme le montre la banalisation du viol par les seigneurs de la guerre. C'est pourquoi le retour à la paix civile doit nécessairement passer par la reconversion de l'économie de guerre des émirs et par l'insertion des combattants islamistes dans le jeu politique.

La consolidation du régime

La victoire du FIS aux élections municipales de décembre 1990 et aux législatives de juin 1991 a fait naître chez les hauts gradés la crainte de devenir les victimes expiatoires d'un État islamique fondé sur la vertu. Face à cette menace, l'armée s'est lancée dans une stratégie de « guerre totale », quitte à payer le «prix fort » d'un affrontement avec les islamistes. En janvier 1992, au lendemain de l'interruption du processus électoral, la partie ne paraissait pas gagnée d'avance. On pouvait à la fois redouter une insurrection générale des trois millions d'électeurs qui avaient voté pour le FIS et une implosion des appareils répressifs. Composée pour moitié de conscrits, l'armée n'était pas à l'abri d'une désertion massive des appelés. Ces deux dangers écartés, elle s'est lancée à partir d'avril 1993 dans une lutte sans merci contre les maquisards et les bandes armées qui quadrillaient l'Algérois.

Très vite, les méthodes traditionnelles se révèlent inadaptées à la lutte contre une guérilla urbaine de grande envergure. Seules la gendarmerie (25 000 hommes) et la Direction générale de la sûreté nationale (20 000 hommes) assurent des tâches de maintien de l'ordre. Dépassée par l'ampleur de la contestation qui, en dépit de l'incarcération dans des camps du Sud d'environ 17 000 militants du FIS, ne cessait de croître, l'armée s'est alors engagée dans la répression. En avril 1993, apparaissent dans le paysage de l'Algérois les 15 000 hommes du corps d'armée spécialisé dans la lutte anti-guérilla. Composé d'unités d'élite issues de l'armée de la gendarmerie et de la police, ce corps d'armée est placé sous le commandement du général Mohammed Lamari et devient le fer de lance du régime dans la guerre. Ses effectifs sont portés à 60 000 hommes en 1995. I1 est géré par une Coordination de la sécurité du territoire, créée en mars 1995. Jusqu'à la fin de 1994 il est essentiellement chargé du contrôle des villes et, plus particulièrement, des communes du Grand Alger. Les fiefs du FIS sont encerclés et deviennent, pour certains d'entre eux, de véritables champs de bataille où s'affrontent militaires et groupes armés islamistes.

Après trois années de répression, le rapport de force, jusque-là favorable à la guérilla islamiste, s'inverse au profit des militaires qui reprennent le contrôle de certaines grandes villes- notamment Blida, que les maquisards islamistes avaient déclarée « espace libéré » en 1993. Afin d'affermir sa reconquête, le régime met sur pied une Garde communale d'environ 50 000 hommes. Destinée à prendre le relais du Corps d'armée du général Lamari dans la lutte anti-guérilla, cette Garde travaille main dans la main avec le Groupe d'intervention et de surveillance (les « ninjas »). La relative victoire des militaires algériens tient, en grande partie, aux soutiens financiers internationaux dont ils ont bénéficié ainsi qu'au rééchelonnement de la dette qui a permis d'investir de fortes sommes dans la modernisation des forces de sécurité (informatisation des services, achat d'hélicoptères Écureuil, etc.). Désormais assuré de rentrées financières régulières, le régime entreprend alors une privatisation de la répression: il délègue à des groupes de miliciens, estimés en 1997 à 150 000 hommes, le soin de combattre les maquisards islamistes.

Mais ce renversement de situation s'explique surtout par la multiplication des acteurs islamistes. Alors que le processus électoral avait poussé les divers courants islamistes à se regrouper au sein du Front islamique du salut, la guerre a, au contraire, favorisé leur émiettement. L'incapacité des islamistes armés à prendre le pouvoir a provoqué dans les rangs de la guérilla de profondes divergences. L'Armée islamique du salut-qui n'est autre qu'une guérilla politique-prône une violence « militairement correcte » (refus d'assassiner des civils, de kidnapper des femmes, de tuer des enfants, etc.). Elle ne s'en prend qu'aux forces de sécurité et condamne la stratégie du GIA. Contrairement à l'AIS, ce dernier prétend instaurer un Etat islamique en s'attaquant non pas aux forces de sécurité mais à la population considérée en état de « Jahiliyya », c'est-à-dire d'incroyance. Selon les idéologues du GIA, seule la violence est à même de conduire ces brebis égarées dans la voie du djihâd, prélude à l'Etat islamique. Outre ces deux groupes, il existe une guérilla sociale qui pratique le racket, le vol et le meurtre pour s'enrichir. Elle est menée par des bandes armées qui s'apparentent à de véritables gangs mafieux.

Les dissensions qui se font jour au sein de la mouvance islamiste font évidemment le jeu du régime. Vaincus politiquement en 1991, les militaires sont parvenus à la faveur de la violence à recomposer un paysage politique dans lequel tout risque d'alternance semble désormais exclu. Depuis l'élection de Liamine Zéroual à la présidence en novembre 1995, le pouvoir a entrepris de réintégrer les partis de la plate-forme de Rome (FIS, FLN et FFS) dans le processus électoral. Tous, à l'exception notable du FIS, ont participé aux législatives de juin 1997.

Mais au-delà du discours officiel, il est clair que la guérilla islamiste est loin de constituer un « terrorisme résiduel ». Après avoir caressé l'illusion d'une victoire éclair en 1993, elle s'est peu à peu installée dans la perspective d'une guerre d'usure, consolidant patiemment ses réseaux de financement et d'approvisionnement en armes. Son insertion dans l'économie du négoce à travers la création de sociétés d'import/export lui assure des revenus suffisants pour soutenir son effort de guerre. Malgré les victoires qu'il vient de remporter sur les plans militaire et politique, le régime aura d'autant plus de mal à déloger la guérilla de ses positions qu'elle est devenue désormais un acteur à part entière de l'économie nationale.

Les islamistes dans l'économie de guerre

L'activité des groupes armés islamistes ne se limite pas à la lutte contre les forces de sécurité. Derrière les opérations spectaculaires menées contre des patrouilles militaires, des indicateurs des policiers ou des villageois récalcitrants, se déroule à l'insu des médias une autre guerre, dirigée contre l'appareil de production. Dans l'esprit du GIA, la destruction des ressources du régime- un régime « impie aux mains des infidèles »-ne saurait être blâmable. Mieux: les dégâts économiques qu'occasionne cette violence sont considérés comme licites puisque, pour chaque entreprise ou chaque véhicule public qui part en fumée, ce sont quelques « juifs, chrétiens et renégats » qui sont chassés d'Algérie. Le djihâd des groupes armés vise non seulement à éliminer les «infidèles » et les « communistes », mais aussi à détruire leurs biens.

Paradoxe: les groupes armés islamistes évitent de prendre pour cibles les installations les plus vitales pour l'État. Le secteur des hydrocarbures, qui assure 95% des exportations et rapporte à l'Algérie environ 12 milliards de dollars par an, est curieusement épargné. Il est vrai que la région du Sahara, déclarée en partie «zone d'exclusion » en 1995, offre une topographie peu propice aux actions de guérilla et que la très forte présence de l'armée ne facilite pas les opérations de sabotage. I1 n'empêche: la stratégie du GIA laisse plus d'un sympathisant islamiste perplexe. Ils ont du mal à comprendre qu'au lieu de s'en prendre à des oléoducs ou à des gazoducs hautement stratégiques et vulnérables, la guérilla préfère concentrer ses attaques sur des entreprises publiques en déficit, voire en faillite, et dont - coïncidence - le FMI réclame la fermeture.

La tactique des groupes armés islamistes s'accompagne d'un phénomène de privatisation des secteurs les plus exposés. Ainsi la destruction systématique des véhicules publics a entraîné une prolifération des sociétés de transport privées qui représentent, à présent, 60% du marché dans le Grand Alger. Depuis un décret de février 1987, il était possible de se mettre à son compte, mais ce n'est qu'à partir de la guerre civile qu'une véritable privatisation sauvage s'est opérée, réduisant à la portion congrue 1'ETUSA (l'Entreprise publique des transports urbains et suburbains d'Alger), avec un parc de 250 autobus sur les 2000 en circulation. Selon une étude du ministère des Transports financée par la Banque mondiale, les transporteurs privés détiennent 100% des parts de marché à Annaba et Sétif, 98% à Constantine, 86% à Blida et 74% à Oran.

La violence des émirs a également favorisé la modernisation du secteur du bâtiment. Le sabotage des cimenteries d'Etat a permis la naissance de nouvelles entreprises privées. Installées dans des communes proches du Grand Alger (Dellys Ibrahim...), ces unités de production sont équipées de machines-outils de fabrication française importées par l'intermédiaire de sociétés d'import/export dirigées par des Algériens. Grâce à ce matériel performant, elles fournissent au gouvernement les produits dont il a besoin pour réaliser son ambitieux programme de construction. Entre 1994 et 1995, 180 000 logements sont sortis de terre-un véritable record. Cette soudaine frénésie bâtisseuse n'a pas manqué de susciter des interrogations. Mahfoud Nahnah, le président du MSP (Mouvement de la société pour la paix) s'est inquiété de savoir d'où venaient les « quatre milliards de dollars »(1) engloutis dans ces projets. En fait, la politique du logement repose largement sur le soutien d'entrepreneurs privés, en particulier dans les villes de l'Est, supposées favorables au régime.

Au total, la politique de sabotage des commandos islamistes contribue à enrichir ces nouveaux acteurs économiques. Quant au régime, il y trouve lui aussi son intérêt: les dégâts infligés aux entreprises publiques, souvent endettées et improductives, le dispensent d'entretenir un outil économique coûteux. Mieux encore: elle facilite involontairement l'application du Plan d'ajustement structurel imposé par le FMI. Les autorités n'ont pas à recourir à des licenciements massifs, avec les risques de conflits sociaux que cela comporte, puisque les bandes armées font le travail à leur place! Ainsi, entre 1992 et 1995, 45 000 ouvriers se sont retrouvés au chômage à la suite de la destruction de leurs usines.

Inversement, la situation de guerre civile favorise de nouvelles formes d'enrichissement au profit des émirs. Avec pour seul capital leur foi dans le combat qu'ils mènent, ils parviennent, pour les plus rusés d'entre eux, à s'élever dans la hiérarchie sociale. Le djihâd des groupes armés est une activité lucrative et, plus que la haine ou le sentiment de revanche, c'est l'appât du gain qui explique le renouvellement permanent des combattants, en dépit des pertes subies. La guérilla offre aux jeunes gens, confrontés à un sentiment global de « clochardisation », une espérance de vie meilleure. Une enquête du ministère de la Jeunesse et des Sports soulignait en 1995 que, parmi les 18-24 ans, un « noyau dur »estimé à 1 120 000 jeunes demeurait « sans solution » quant aux possibilités d'insertion sociale.

Les profits tirés du trafic sont, pour partie, réinvestis dans l'économie du négoce mise en place en 1994 sur les recommandations du FMI. La libéralisation du commerce a - répétons-le - permis la création d'une multitude de petites sociétés d'import/export dans lesquelles les émirs investissent de grosses sommes. Depuis 1994, près de 15 000 sociétés de négoce ont vu le jour et, pour le seul premier trimestre de 1996, 13 000 demandes d'enregistrement au registre du commerce ont été déposées (2). Un engouement qui s'explique aisément: aucun renseignement n'est demandé sur la provenance des fonds qui y sont injectés.

L'impossible éradication des groupes armés islamistes

Dans ces conditions, on ne peut qu'être sceptique sur la volonté des uns et des autres d'ouvrer pour le retour à la paix civile. Pourquoi, en effet, mettraient-ils fin à une situation dans laquelle tout le monde trouve son compte? Alors qu'il frôlait la banqueroute en 1993, le régime dispose depuis le rééchelonnement de la dette en 1994 et la libéralisation du secteur des hydrocarbures d'un matelas en devises estimé en 1997 à cinq milliards de dollars. La Sonatrach a signé trente-quatre accords de recherche de type «partage de production » avec plus d'une vingtaine de compagnies pétrolières internationales. L'Algérie, classée en tête des pays «découvreurs » avec huit nouveaux gisements de pétrole, continue à attirer les capitaux étrangers. Et cela, malgré une guerre civile qui aurait fait 80 000 victimes...

Au fond, la surenchère du GIA-« pas de dialogue, pas de réconciliation, pas de trêve »-apporte de l'eau au moulin des partisans de la guerre à outrance. Par son intransigeance, cette faction islamiste se comporte en ennemi « utile ». La guerre civile est-elle pour autant devenue un instrument politique de redistribution des richesses? Ce n'est pas sûr pour la bonne raison que la guerre elle-même est en train d'échapper à ceux qui l'ont déclenchée: l'autonomisation croissante des forces en présence, des milices comme des groupes armés, par rapport à leurs parrains respectifs que sont les militaires et le FIS, laisse présager un enlisement de la situation. Les massacres de civils qui ensanglantent la Mitidja depuis bientôt un an illustrent ce processus de privatisation de la violence. Considérée comme une zone incontrôlable en raison de la très forte présence d'islamistes, elle a été sciemment « abandonnée » par les militaires.

Les hameaux de la Mitidja ne sont plus défendus par les forces de sécurité mais, nous l'avons vu, par des milices de civils que rémunère le gouvernement-une « trahison » que les groupes armés islamistes ont décidé de faire payer très cher. Un cycle infernal s'est ainsi instauré: à la violence des émirs contre les civils répond désormais la violence des miliciens contre les familles des groupes armés islamistes, elles aussi implantées dans la Mitidja. Emportés dans un mécanisme de vendetta, les villageois émigrent vers le Grand Alger dans l'espoir d'y trouver un semblant de paix.

Il apparaît aujourd'hui que la dynamique de guerre a produit ses propres acteurs et que, parmi une partie de la jeunesse, la pratique de la violence est devenue un style de vie, voire un moyen de survie. Ces dernières années ont été marquées par une surprenante explosion du métier des armes - le secteur le plus «créateur d'emplois » du moment. En marge des forces de sécurité (armée, garde communale, milices, services de sécurité, etc.) et les organisations de guérilla (AIS. GIA, FIDA, MEI, LIDJ), s'est développé un banditisme armé qui a su exploiter l'affaiblissement de l'État. C'est dire qu'après cinq années de conflit, la société algérienne est caractérisée par une profonde militarisation. C'est souligner, surtout, que les enjeux d'un retour à la paix civile se situent bien au-delà d'une négociation politique réussie. Liamine Zéroual l'a compris qui, depuis son élection en novembre 1995, cherche à priver la guérilla de sa légitimité en favorisant l'expression politique de l'islamisme.

Réinsertion des islamistes: la carte Nahnah

C'est au moment où l'hypothèse d'une victoire des islamistes armés se répand que Cheikh Nahnah, en compagnie de cinq autres personnalités religieuses, fonde en janvier 1994 le Rassemblement islamique républicain ou Hamas. Son objectif consiste à jouer les médiateurs entre le régime et le FIS dissous et à créer un espace politique dans lequel les parties en conflit puissent négocier Il tend la main « aux islamistes armés qui auraient déposé leurs armes, aux membres du FIS et à tous les patriotes sincères » Ce rôle de médiateur intéressé, Hamas n'aura de cesse de le mettre en avant jusqu'à l'élection présidentielle du 16 novembre 1995. Ce faisant, il se démarque ouvertement des partis de la plate-forme de Rome (FFS, FIS, FLN) qui, aux yeux du régime, ont le tort de vouloir «internationaliser la crise ». Profitant de la disparition du FIS - dissous au lendemain de l'interruption du processus électoral-, Hamas devient, grâce à l'effacement du FLN qui s engage alors dans une « opposition constructive », un interlocuteur important pour le régime.

En 1994, la nomination de Liamine Zéroual à la présidence par le Haut comité de sécurité (HCS) annonce un début de recomposition du paysage politique. Soutenu jusque-là par des partis non représentatifs et des personnalités de tendance «éradicatrice » (el Tahadi, le RCD, Redha Malek, etc.) (3), le régime tente d'élargir sa base, mise à mal par la défection du FLN, et de former de nouvelles alliances. Dans ce contexte d'ouverture, le Hamas apparaît comme un partenaire crédible. L'armée voit en lui a la fois un substitut au FIS et un formidable moyen de pression pour obliger le FLN à rentrer au bercail. Une chance que Mahfoud Nahnah, en habile tacticien, ne laissera pas passer.

Seul candidat islamiste en lice au scrutin présidentiel de novembre 1995, il réussit son pari: avec 25% des suffrages contre 2,7% en 1991 (même s'il estime avoir recueilli, en réalité, plus de 40% des voix), il devient la deuxième force politique du pays. Les élections législatives du 5 juin 1997 lui donnent 1'occasion de confirmer sa percée. Alors que, selon les résultats officiels, le RND - le parti de la présidence - totalise 156 sièges, des chiffres officieux attribuent au parti de Mahfoud Nahnah un score de 159 députes au lieu des 69 annoncés. En dépit d'un taux d'abstention très élevé, le MSP serait donc parvenu à mobiliser une partie de l'électorat du FIS. Qualifié d'« usurpateur » par Abbassi Madani, Mahfoud Nahnah n'en occupe pas moins une position clé sur l'échiquier politique algérien.

Mais ce succès pourrait être de courte durée. Car la situation a considérablement évolué. En deux ans, l'armée a repris l'avantage sur le terrain. Affaibli, le FIS n'est plus d'une utilité vitale Sur le plan international, les dirigeants d'Alger sont parvenus à asseoir leur légitimité et à obtenir le soutien inconditionnel de leurs partenaires étrangers. Autant de changements majeurs qui tendent à réduire la marge de manouvre du Hamas vis-à-vis du pouvoir. Il continue malgré tout à promouvoir son projet d'« islamisme républicain » et à tisser sa toile dans les sphères économiques.

Affublé du sobriquet de « Cheikh El Paga » en raison de son goût pour les costumes en alpaga, Mahfoud Nahnah a, avec persévérance, étendu son influence dans les milieux d'affaires. Plus de 300 000 donateurs-des petits commerçants pour la plupart- alimentent les caisses de son mouvement. Leur calcul est simple: plutôt que de subir la loi des groupes armés qui leur extorquent de fortes sommes au nom de l'impôt de guerre, il leur semble préférable d'encourager le retour sur la scène politique des partis islamistes.

Quelle issue à la guerre civile?

A ce stade, deux scénarios sont envisageables. Le premier est la prolongation de la guerre à outrance contre les groupes armés islamistes jusqu'à leur « éradication ». Depuis la trêve unilatérale décrétée par 1'AIS, les militaires regroupés dans le corps d'armée du général Mohammed Lamari ont abandonné toute idée de négociation. A leurs yeux, seule une politique de lutte anti-guérilla énergique peut conduire les groupes armés islamistes à se rendre. Toute autre stratégie est perçue comme un aveu de faiblesse. Le raisonnement se tient, à un détail près: la guérilla islamiste est une hydre perpétuellement renaissante. Chaque fois qu'un combattant islamiste tombe sous les assauts de l'armée, il est aussitôt remplacé par un de ces innombrables jeunes sans ressources pour lesquels la guerre demeure l'unique chance de s'en sortir.

Deuxième hypothèse, qui a les faveurs de la présidence et des services de sécurité du général Smaïl Lamari: l'absorption progressive des combattants islamistes dans les structures de l'État (garde communale, groupes d'auto-défense, etc.). Liamine Zéroual considère qu'il faut permettre aux combattants islamistes qui le souhaitent de déposer les armes et de se réinsérer dans la vie civile. Le succès des négociations avec 1'AIS montre que cela est possible à condition d'offrir de réelles perspectives de reconversion. Une fois sortis du djihâd, les combattants doivent convaincre l'électorat du FIS qu'ils n'ont pas trahi l'idéal de l'État islamique, mais qu'un tel projet ne passe pas nécessairement par la violence. Qu'il convient donc de réintégrer le système afin de mener le combat dans l'arène politique aux côtés des partis islamistes qui siègent déjà à l'Assemblée nationale comme le Hamas-MSP et la Nahda. En offrant aux électeurs du FIS un cadre légal dans lequel ils se reconnaîtraient, voire un nouveau parti, le pouvoir priverait le GIA d'un de ses principaux atouts. Car le soutien au GIA est un soutien par défaut, qui s'explique autant par le ressentiment social et politique d'une partie des Algériens envers le régime que par la terreur qu'inspire la guérilla. Pour toutes ces raisons, l'heure est venue de proposer à ces combattants du désespoir un autre avenir que celui de martyrs d'une cause perdue. Certes, la violence ne disparaîtra pas d'un coup: tant que les militaires d'Alger s'obstineront à poursuivre leur politique d'éradication, tant que le GIA maintiendra sa ligne jusqu'au-boutiste, les massacres répondront aux massacres.

L'Algérie se trouve à un carrefour. Libéré des trois périls qui pesaient sur sa survie, le régime dispose, à présent, des moyens politiques et économiques pour sortir de l'impasse. Rien ne l'empêche d'instaurer un gouvernement de transition qui regrouperait les principales formations politiques sur la base d'un programme visant à restaurer la paix civile. En tout cas, la victoire des militaires ne sera définitive que le jour où la crise, née de l'interruption du processus électoral en janvier 1992, aura trouvé une issue politique. Pour sa part, l'Union européenne doit cesser de considérer l'éradication des groupes armés comme une option sérieuse et encourager l'ouverture du champ politique à toutes les tendances de la société algérienne, y compris aux islamistes du FIS. A défaut, la défaite du parti islamiste dans les maquis se traduirait, aussi, par l'écrasement de son électorat et entraînerait l'Algérie dans un nouveau cortège de souffrances dont elle risquerait de ne pas voir la fin.



(1) El Massa, 28 décembre 1995.

(2) El Watan, 9 juillet 1996.

(3) Aux élections législatives de 1991, cette tendance a représenté moins de 2% des suffrages. El Tahadi (le Défi) est la nouvelle dénomination du PAGS (Parti de l'avant-garde socialiste). Il regroupe les anciens cadres du Parti communiste algérien. Le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) est dirigé par Saïd Sadi. Redha Malek, qui fut le négociateur du FLN des Accords d'Évian, a occupé le poste de premier ministre d'août à décembre 1994.



* Chargé de recherche au Centre d'études et de recherches internationales. Auteur, entre autres publications, de: La Guerre civile en Algérie (1990-1998), Karthala, collection « CERI/ Recherches internationales », 1998.

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